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Rencontre en plein désert Argentin

Ce voyage sera notre territoire d’aventures mortelles, une ligne droite imaginaire, portée par la volonté, par le vent, par l’envie, par toutes nos forces. Celle qui part de chez nous, passe par le bout du monde et qui nous y ramènera. Celle que l’on ne quitte pas, celle qui reste ; au delà et à travers tout. Cette continuité sera pourtant de nombreuse fois coupée.

Frontières

Quel est ce miracle qui sépare cet espace géographique ?

Au fond de nous, voyageur, migrant ou rêveur, le prochain pays, l’au-delà d’une frontière est porteur d’espoirs. L’espoir de trouver ce qui n’est pas ici, qu’importe l’ici. Entre Villazon et La Quiaca, entre le sud bolivien et le nord argentin, on espère de la frontière. Comme à un Homme, on lui demande de nous promettre un ailleurs radieux. Et pour ce bonheur, il faut attendre, encore juste un petit peu.

Petite Caroline et moi espérons trouver, dans l’ordre : des routes goudronnées, du vent dans le dos, des restos sans gastro, des barbecues géants et pas chers, des rencontres. bref, l’espoir est gratuit, alors on choisit à la carte.

Finalement, la première chose que l’on a trouvée en Argentine, c’est de la poussière… Tout le monde dit que la ruta cuarenta est mythique. je savais pas qu’elle était miteuse.

Ce qu’on a tout de suite découvert, c’est l’ambiance far-ouest. On se retrouve dans l’univers d’un Lucky Luke. Le désert jaune, les montagnes pourpres, les églises blanches et les maisons faites de briques de terre et ce chemin de fer centenaire et délabré qui nous accompagne pendant tous ces kilomètres. Mais surtout, l’absence, le silence, le vide, le désert et une simple route.

Après avoir traversé la frontière nous restons un jour à La Quiaca pour nettoyer le sel du Salar qui reste encore collé à nos vélos. Caroline fait les lessives et en profite pour travailler sur les nouvelles recettes de Cuisin’situ. Le lendemain, sur cette route droite et silencieuse depuis une trentaine de kilomètres nous rentrons dans cette ville abandonnée en espérant pouvoir remplir nos gourdes et notre réserve de provisions : Pumahuasi. Rues poussiéreuses, voitures rouillées, personne, aucun bruit. Le seul élément qui dénote est cette grande église blanche au milieu du village. A force de rouler, on a atterri sur la lune, ou dans un village après une catastrophe atomique.   

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On en avait un peu marre du poulet, du riz et du coca du Pérou et de la Bolivie. Mais à Pumahuasi, les sacoches et l’estomac vide, inutile de faire des manières. On mangera ce qu’on trouvera. 

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Transperçant le silence, on entend du bruit, on se rapproche, on regarde, on espère quelqu’un, on espère un homme. Perdu, c’est un alpaga derrière un portail qui nous regarde. Je l’imagine allongé sur un barbecue, couteau et assiette dans la main, mais alors, derrière le portail, on aperçoit une ébauche d’épicerie. A moitié écroulée, pas bien définie, mais on voit les paquets de gâteaux secs et des oeufs sur un simulacre de comptoir. Pas de doute. On s’approche, on tape au carreau. Personne, rien, silence. On insiste, les vélos posés sur le mur en terre et les roues dans la poussière. De ne pas savoir quoi faire, on attend, on se laisse un peu plus brûler par le soleil de 13h. On se dit qu’on va manger les derniers morceaux de pain durs mais la réflexion s’arrête sur le problème de l’eau, nos gourdes sont vides. Je lève les yeux vers l’horizon inquiétant. Mais c’est toujours le silence qui nous répond lorsque je retape au carreau un peu plus fort. Puis enfin, le loquet s’ouvre, une petite fille, peau couleur terre entrouvre la porte de la plus petite épicerie du monde. La plus petite oui, mais pas la moins bien achalandée, du pain presque frais, des boites de sardines, des oeufs et même des carottes. Waouh, une omelette baveuse aux carottes et oignons, ça change du poulet-riz-coca !! On s’offre même 2 boites de sardines pour le goûter. 

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L’Argentine, on l’imaginait dans toute son entièreté, du désert à la terre de feu, de l’Aconcagua à Buenos Aires, du l’Altiplano au glacier. Mais le vélo c’est à échelle humaine, l’Argentine se découvre au rythme régulier des tours de roues et ça commence par cette ambiance de terre vierge.

Quelques fois, au bord de la route, on aperçoit de petites chapelles destinées à accueillir ceux qui sont morts sur la route. C’est un peu comme nos affiches de la sécurité routière, mais en 3D. De la simple niche, à de véritables mausolées de dictateurs avec photos et témoignages version graffitis. Ces reliques de fleurs en plastique blanchies par ce soleil d’altitude sont toujours accompagnées de dizaines de bouteilles de bière vides, parfois même de tables, chaises et de barbecues. La mort est une fête. C’est d’ailleurs peut-être pour ça que les camions qui nous croisent nous frôlent autant. Malgré le garde-distance de Caroline, ils ne se déportent pas d’un millimètre sur la voie en face pour nous épargner. Leurs sangles claquent à quelques centimètres de vos oreilles. Ce n’est que bien plus tard que nous comprendrons pourquoi.

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Dans ce désert, la route n’est pas seule, elle est suivie du Rio Grande et de cette voie ferrée fantomatique. Délabrée, mystérieuse et onirique. Tous les trois se toisent à quelques dizaines de mètres sans se chevaucher. Nous les suivons sur plus de 150 km. Nous sommes en plein far ouest Argentin. A force de rouler à côté d’eux, ce sont eux nos nouveaux compagnons. Eux aussi, comme la frontière, je les humanise là où il n’y a personne ; allégorie de l’aventure. 

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Et puis, dans un désert, à force de silence et de solitude, en perte de repères au milieu de l’immensité, entrainé par le mouvement infini de la roue, entre hypnose et hyper fatigue, mon esprit divague et je commence à explorer mon historique personnel.

Rencontre en plein désert

Etudiant, je sortais beaucoup, alors vraiment fatigué le lendemain au cours de résistance des matériaux, je m’assoupissais un peu. un stylo dans la main, la tête posée sur le bras dans la direction opposée au prof, un petit dodo facile et discret. Jamais plus de 15 min d’affilée, sinon, pas le temps de recopier le tableau.

Et le soir, dans mon petit studio, je cherchais à comprendre ces équations longues de 3 lignes et comment elles s’articulaient avec l’autre branche, de l’autre côté du signe « égale ». Toujours en manque de sommeil, il m’arrivait assez souvent de baver un peu sur cet oreiller de misère : mon cahier de chimie orga. Et je me rappelle du dernier sentiment avant de m’assoupir. J’ai mis du temps à voir sa nature, sa signification. Mais, alors que je cherche comment ces variables ont été transformées de part et d’autre de l’égalité, alors que je repasse vingt fois les mêmes transformations sous des filtres différents afin d’en comprendre la mécanique, le sommeil m’envahit et mes yeux ne sont plus qu’à demi-ouverts. Et juste avant de sombrer dans une micro sieste qui ne durera surement pas plus d’une seconde, le temps que la chute de ma tête me réveille, mon cerveau a le temps de trouver la solution au problème, tout seul, mais pas de la façon dont je l’avais envisagé, non. Alors que je cherchais comment, lorsque le sommeil a ôté les filtres de la raison et de la logique, au seuil de la conscience, ces termes de l’équation ne s’articulent plus autour des mathématiques mais de la mécanique humaine, en moins d’une seconde j’oublie la recherche du comment pour trouver le pourquoi.

Le sommeil n’a duré qu’une seconde mais le rêve, cette impression tenace, hermétique, qui se révèle que lorsque je serai prêt, me rappelle qu’à la base de toute chose, à l’origine de toute connaissance, les éléments de notre vie sont rangés dans 2 types de boites : bon et mauvais, bienveillant et malveillant. Et c’est cette nature qui s’affirme, au delà de tous mes efforts pour faire devenir mienne la mécanique des milieux continus. Nous construirons toujours notre interprétation du réel sur cette base binaire mais pourtant si humaine du gentil/méchant.

Il parait que Sartre a écrit un bouquin là-dessus : la nausée, je crois. J’aime pas trop Jean-Sol Partre depuis que j’ai lu l’Ecume des jours, mais il me semble qu’il explique que c’est lorsque l’on perd connaissance, que toutes les bases de notre conditionnement s’écroule et, l’espace d’une seconde nous percevons le monde réel tel qu’il est et pas tel que nous l’imaginons. Le monde sans le filtre de nos peurs, de nos envies. Dommage que ça ne dure qu’une seconde, dommage qu’on ait soit super envie de dormir ou qu’on soit super malade et en train de tomber dans les pommes. 

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Perdu au milieu de ce désert Argentin, en train de divaguer, en réalité, même si je ne le sais pas, je suis toujours toujours toujours toujours toujours toujours en train de réfléchir. La moulinette de la pensée tourne constamment. Alors, doucement, j’aperçois cette rugosité dans ma compréhension du monde. Au milieu de ce grand rien, mon esprit se focalise lentement sur mon existence et ce que j’en perçois : les aspérités de ma conscience qui s’oppose au monde.

Pour cela, le bruit de fond doit être diminué, je dois pardonner mon passé, pacifier mon enfance, comme un secrétaire des Nations Unies, casque bleu sur la tête, faire serrer les mains aux acteurs de ma discorde intérieure. Avoir pardonné à mon ami qui m’a vexé mais surtout, pardonné à moi-même de tous ce que je regrette. Ma pensée moulinante à l’éternel a trouvé la brèche à explorer et a fait voler en éclat toute ma colère et mes ressentiments. Une fois que le désir de penser à ça sera assouvi, je retrouve le silence, la plénitude.

Il existe un rayonnement dans l’univers, une sorte de bruit de fond, un grand boom qui a été émis  lorsque l’univers était jeune, le rayonnement fossile du cosmos que l’on entend encore aujourd’hui. Ce rayonnement est une preuve que le Big Bang existe. Il doit être réduit pour pouvoir entendre les autres rayonnements. Il doit être considéré dans les calculs. Il en va de même pour mon bruit de fond personnel. Je dois le connaitre, me forcer à l’écouter pour pouvoir entendre la réalité, non tronqué par ce fond diffus, non biaisé par la topographie de mes ressentiments.

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Le silence lorsque l’on a pardonné, la sérénité lorsque j’ai conduit tous les chemins de réflexion au bout d’eux même, soit à l’impasse, soit à la révélation. Ce travail accompli, je n’écoute plus que les battements de mon monde intérieur, ils définissent la surface parfaite de moi-même.

Pas si parfaite que ça, à observer de près, ou même de très loin, je commence à voir des micro-variations sur sa surface, c’est la granulation de ma mécanique intérieure. C’est moi-même. Une ombre bienveillante qui trône au-dessus de moi.

Il faut l’observer comme on observe un trou noir, il faut la voir agir, voir comment les expériences rebondissent dessus, pour observer discrètement sa présence, son existence. Derrière ce rideau hermétique, cet éternel horizon, presque onirique, je touche du doigt ma propre nature et c’est la plus belle rencontre du voyage, si profonde et tant attendu. Pour moi, ce fût entre entre Humahuaca et Abra pampa. Elle est là, ici et maintenant. Tant de belles histoires que j’espérais et c’est pourtant d’une simplicité démesurée. Des milliers de kilomètres pour se rendre compte de l’existence de moi-même ; partager la selle avec celui que l’on cherche partout. Et des larmes de joie toutes simples courent sur mes joues. Si difficile à comprendre, impossible d’expliquer, entre pudeur et incompréhension j’essuie mes larmes de peur de ne pas savoir les expliquer.

Il m’aura fallu 7 652 km pour le voir ; cela doit être indexé sur l’âge et le niveau de complexité de sa personnalité.

Pour connaitre le nombre de kilomètres à faire pour trouver le silence, si on se base sur mon expérience, on doit avoir une équation du genre :

D : distance en km

ic : indice de complexité (1 si vous êtes Forrest Gump, 10 si vous êtes Sigmund Freud)

ip : Indice de pardonabilité (1 si vous êtes du genre très rancunier, 10 si vous êtes Jésus)

a : âge au moment du départ

273 : Constante de la rencontre personnelle

D=(a* ic*273)/ip

Dans les différents articles, j’ai toujours essayé de me censurer concernant ce que je pense, comment j’ai évolué dans mes différentes expériences, mon histoire intérieure. Déjà que j’ennuie tout le monde à décrire mes émotions, je me suis toujours abstenu pour cette dernière couche. Et pourtant hier soir, on est aller voir un gars parler devant du public ; une conférence, oui. Et ben, ce que j’ai préféré, Caroline aussi, c’est quand il a décrit la naissance de ses interrogations, de ses principes et comment ça l’avait défini en temps qu’être humain. C’était passionnant car en comprenant son histoire, le mécanisme de son développement et ses explications. Il nous a donné de pistes pour creuser un peu plus profond notre compréhension personnelle.

Anthony

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Pique-nique – Caroline – Argentine
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Commentaires

6 réflexions au sujet de « Rencontre en plein désert Argentin »

  1. Bon, et alors, j’ai pas compris, ces argentins, ils sont gentils ou méchants? ;)
    Joli texte, belle réflexion, quelques notes d’humour : Anthony dans toute sa splendeur! C’est vrai que ça fait très « far ouest » ces paysages, ce silence, on s’y croirait.
    C’est amusant comme on en a parlé il n’y a pas longtemps du bruit de fond cosmique avec Micka, mais sans aborder la dimension philosophique…
    Félicitation pour cet article.
    On vous embrasse.
    Tu sais ce qu’elle en pense Clarisse de ton équation du silence intérieur?

  2. Un très bel article, bien écrit avec de superbes photos. On a simplement envie de vérifier l’équation et de trouver l’inconnue. ;)

  3. Vous nous aviez cacher que vous avez eu faim et soif, et c’est heureux que nous ne l’ayons pas su. Nous ignorions aussi que « l’existentialisme » de JP Tarte te perturbais tant. Il est notoire que dans les années 60 les ingénieurs Penzias & Wilson sont montés sur leur antenne pour gratter les crottes de pigeons pensant éliminer le bruit de fond, qu’ils ne savaient pas encore cosmologique et ce n’est qu’en 1978 qu’ils se partagèrent le prix Nobel. Alors pédales en souplesse et ne te grattes pas la tête, tu ne pourras pas éliminer ton bruit de fond personnel. En tout cas, bravo! Bel article et surtout bel exploit! El giro del mondo!

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